MOLCER 11- Jean-Guillaume Lanuque- La bibliothèque oubliée du mouvement ouvrier-

 Dans les rayonnages des bibliothèques, dorment des livres dont l’importance n’a pas -Jean-toujours été estimée à sa juste mesure. Témoignages d’acteurs du mouvement ouvrier, d’observateurs de révolutions plongés au coeur du maelstrom, études d’historiens professionnels ou autodidactes… Tous, ils ont quelque chose à nous apprendre, et ce sera l’objet de cette rubrique que de les remettre en lumière, de les replacer dans le cours de l’histoire, également, afin que la transmission puisse se poursuivre.


On sait toute l’importance des événements d’Espagne survenus durant les années 1930 pour l’histoire du mouvement ouvrier et des mouvements révolutionnaires : après la révolution russe, et avant le dénouement – provisoire – de la révolution chinoise en 1949, c’est incontestablement un épisode clef, dont les leçons restent terriblement d’actualité. Les retours récents sur la marque profonde laissée par le franquisme sur
l’Espagne actuelle puisent leur origine dans la victoire de cette variante du fascisme suite à l’écrasement de la révolution espagnole. Parmi les témoignages écrits au coeur même de l’histoire en train de se dérouler, on peut citer Hommage à la Catalogne, de George Orwell, immortel auteur de 1984, mais aussi l’essai approfondi de Felix Morrow (1906-1988). Il fut édité pour la première fois en français en 1978, par les éditions La Brèche, liées à la Ligue communiste révolutionnaire. Ernest Mandel disait d’ailleurs de lui à l’époque qu’il « reste la meilleure analyse marxiste de la révolution espagnole de 1936-1937 et de son issue tragique ». Près de quarante ans plus tard, ce sont Les Bons Caractères, maison de l’organisation Lutte ouvrière, qui en proposent une nouvelle édition enrichie. Non seulement l’ouvrage propose davantage de textes, mais ils ont en outre été retraduits et enrichis d’annexes.

Qui était Felix Morrow ? Un trotskiste étatsunien, membre du SWP à l’époque où il rédige son analyse. Adhérant dès 1933 à la Ligue communiste d’Amérique de James P. Cannon, il fit partie durant la Seconde
Guerre mondiale des accusés de la célèbre affaire du Socialisme en procès (Socialism on Trial). C’est également lui qui avait la charge de The Militant, journal du SWP, et de la revue Fourth International. La fraction qu’il créa en 1943 avec Albert Goldman défendait des positions alternatives à celles de la direction du SWP pour l’après-guerre, et fut finalement exclue de l’organisation en 19461. Par la suite, il évolua vers
la droite, à l’image de son ancien camarade James Burnham. La première innovation de cette édition récente est d’avoir ajouté un texte de Morrow écrit en septembre 1936, exposé sur les années allant de la fondation de la République en 1931 jusqu’au déclenchement de la guerre civile. « La guerre civile en Espagne » effectue un certain nombre de rappels sur la situation de l’Espagne d’alors, marquée par l’arriération de son agriculture et de son industrie, et par le poids important de l’Église (il cite en appui le nombre de clercs supérieur à celui des étudiants !). Dans cette période clef de cinq années, Morrow repère surtout les germes de la guerre civile : l’absence par les gouvernements républicains de dissolution du corps réactionnaire des officiers, et l’essor d’un « fascisme clérical » dont la figure dirigeante était Gil Roblès – il sera totalement marginalisé par Franco par la suite. Il concentre assez logiquement ses attaques sur les coalitions des socialistes avec les républicains bourgeois, ainsi que sur les trahisons des directions ouvrières (la CNT qui n’appelle pas à la grève générale d’octobre 1934). Mais il cible également le système politique espagnol, le droit de vote à partir de 23 ans – qui selon lui empêche la jeunesse, plus révolutionnaire, de peser – ou ces institutions que sont la présidence de la République ou la Cour suprême, plus sensibles à la réaction que
les Cortes (l’Assemblée nationale). Il attaque de la même manière le gouvernement de Front populaire vainqueur des élections début 1936, fidèle en cela à l’analyse trotskiste telle qu’exposée à l’époque par Trotsky, et valorise l’action des masses dès avant le soulèvement de juillet 1936 par les nombreux mouvements sociaux et grèves, la libération des détenus politiques ou la réintégration des licenciés politiques, les attaques contre le clergé et les églises… Le POUM et les socialistes de gauche comme Caballero sont qualifiés de centristes, c’est-à-dire, en langage trotskiste, d’individus ou d’organisations se situant entre la réforme et la révolution. Le modèle qu’il valorise est alors celui du prolétariat catalan et son auto-organisation, et si son parallèle avec la lutte des bolcheviks contre Kerenski est intéressant, celui d’avec
les débuts de l’Armée rouge est plus discutable, sa création ayant été décidée d’en haut. De même, l’espoir qu’il avait d’une émergence de revendications plus radicales en France que lors de la vague de grèves de juin 36 ne s’est pas concrétisé. Ce qui est sûr, et qui va se confirmer dans le principal texte du livre, c’est que la guerre civile, pour lui, ne se gagne pas d’abord militairement, mais tout autant politiquement. Pour cela, il aurait fallu distribuer les terres aux paysans afin de rallier ceux qui étaient dans le camp fasciste, et déclarer l’indépendance ou l’autonomie du Maroc espagnol afin de rallier la population colonisée et couper les insurgés d’une de leurs premières bases.
Révolution et contre-révolution en Espagne, pour sa part, a été écrit fin 1937 et publié en anglais en mai 1938, à un moment où le retournement de conjoncture s’était déjà produit. Le récit que Felix Morrow fait des événements de la guerre civile a pour lui valeur universelle, autant de leçons que le prolétariat devra méditer pour ne pas connaître les mêmes échecs à l’avenir. Il y a d’abord la défiance à l’égard de la bourgeoisie dite libérale, alliée des organisations ouvrières au sein du Front populaire espagnol. L’auteur explique ainsi qu’elle ne peut s’affronter de manière solide au fascisme, dans la mesure où ce dernier l’épargnerait globalement en cas de victoire.....

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