MOLCER 12- Emmanuel Brandely- Cette question, au cœur des controverses historiographiques des années 1960-1970, est aujourd’hui balayée d’un revers de main par les historiens du Front populaire qui assurent que le mouvement de grèves était purement revendicatif et n’avait aucune dimension révolutionnaire. Cet article se propose de rouvrir le dossier à partir des grèves dans la métallurgie en mai-juin 1936.


Le gouvernement de Front populaire, qui ne cesse de marteler que le mouvement de grèves est strictement économique et absolument pas politique, s’empresse néanmoins, le 12 juin, de faire saisir à l’imprimerie La lutte ouvrière, organe du Pati ouvrier internationaliste (section française de la IVe Internationale), qui titrait : « Dans l’usine et la rue, le pouvoir aux ouvriers ! ». Ci-contre  le numéro du 19 juin 1936, publiant le célèbre article de Trotsky « La Révolution française a commencé... », également saisi. 


La question posée par le titre de cet article est évidemment trop vaste pour être tranchée dans les limites étroites de ce texte, qui ne vise qu’à fournir au lecteur quelques éléments de réflexion remettant en cause les « évidences » aujourd’hui professées avec tant d’assurance satisfaite par les historiens du Front populaire. Pour les mêmes raisons j’ai fait le choix de concentrer le propos sur les seules grèves de la métallurgie. 

Les ouvriers de l’aéronautique à l’avant-garde du mouvement
Après des années de crise économique et de politiques de misère ayant durement frappé les travailleurs, le printemps 1936 est marqué par une nette montée de la combativité ouvrière, en particulier dans la métallurgie. En témoigne l’afflux au syndicat CGT des métaux, qui passe de 44 000 syndiqués fin 1935 à 54 000 en avril 1936 et 65 000 à la mi-mai. La mobilisation le 1er mai – entre les deux tours des législatives, c’est-à-dire avant même la victoire électorale du Front populaire, encore très incertaine à l’issue du 1er tour – est d’ailleurs beaucoup plus importante que les années précédentes. A Paris on compte ainsi 120 000 grévistes pour 250 000 métallos : 100% des ouvriers chez Hotchkiss (automobile et armement), 85% chez Renault… C’est d’ailleurs la répression patronale de cette mobilisation qui va déclencher le mouvement dans l’aéronautique. La mobilisation de mai-juin 36 débute en effet à l’usine d’aviation Breguet du Havre le 11 mai, lorsque les ouvriers se mettent en grève pour la réintégration de militants syndicalistes licenciés après avoir fait grève le 1er mai. Le soir venu les 600 grévistes restent dans l’usine et annoncent qu’ils l’occuperont jusqu’à satisfaction. Dès le lendemain ils obtiennent ainsi la réintégration des ouvriers licenciés et le paiement des deux jours de grève. Le 13 mai c’est dans une autre usine d’aviation, Latécoère à Toulouse, qu’une autre grève éclate pour le même motif. Là aussi les ouvriers décident d’occuper les ateliers et obtiennent rapidement gain de cause. Le 14 mai, une troisième entreprise d’aviation, Bloch  à Courbevoie, entre en grève. Là encore les 700 ouvriers décident d’occuper l’usine et, là encore, ils obtiennent satisfaction dès le lendemain puisque la direction accorde une augmentation des salaires, le paiement des jours de grève et même la reconnaissance du droit aux congés payés (anticipant de quelques semaines le vote de la loi, alors même que cette mesure ne figure pas dans le programme du Front populaire). Ainsi, le mouvement des grèves de mai-juin 36 est-il marqué dès l’origine par l’apparition et la généralisation d’une forme de lutte alors largement inédite en France : les grèves d’occupation, qu’on appelle aussi à l’époque les « grèves sur le tas ». Notons que la presse ouvrière n’accorde que quelques articles modestes à ces premières  grèves victorieuses.

24 mai 1936 : au mur des Fédérés le passé saisi le présent
Suite au succès électoral du Front populaire, le Comité national du Rassemblement populaire décide d’organiser une grande manifestation pour fêter la victoire, mais les représentants du Parti radical s’opposent à ce qu’elle se tienne le 24 mai au moment de l’hommage à la Commune de Paris. Cette histoire, prolétarienne, n’est pas la leur et ils ne sauraient s’associer à une initiative célébrant une révolution ayant porté atteinte à la sacro-sainte propriété privée des moyens de production. C’est finalement la date du 14 juin qui est retenue. Mais, la France étant à cette date paralysée par près de deux millions de grévistes, les organisateurs trouveront plus sage de la reporter à une date encore plus consensuelle, le 14 juillet. Là au moins, sous les oriflammes tricolores, les radicaux seront à leur aise. Il semble toutefois que les travailleurs n’aient pas été trop incommodés par l’absence des radicaux le 24 mai. Ce sont en effet près de 600.000 prolétaires enthousiastes qui défilent jusqu’à la tombée de la nuit devant le mur des Fédérés. Le même jour, l’Humanité publie un article intitulé « Une belle série de victoires dans les usines d’aviation ». Ce numéro est massivement diffusé dans la manifestation et « nul doute que, dans cette foule ouvrière, l’article de l’Humanité, pour modeste qu’il soit (en page 5…), est lu et commenté  ». Toujours est-il que ce jour-là les travailleurs se comptent et prennent conscience de leur force. Comme l’écrit Pierre Monatte : « Les métallurgistes y étaient nombreux. Ils eurent le temps, tout l’après-midi, de commenter les exemples que leur avaient donnés leurs camarades du Havre, de Toulouse et de Courbevoie. Ils sentirent la force de leur nombre. Une manifestation de l’ampleur de celle du Mur ne pouvait pas ne pas avoir un écho le lendemain dans les usines. Quand on se sent fort dans la rue on ne peut pas continuer à se sentir esclave à l’usine.  »

Les métallos passent à l’action
Dès le 26 mai la métallurgie parisienne entre en ébullition. Les 850 ouvriers de l’usine aéronautique Nieuport à Issy-les Moulineaux votent la grève sur un cahier de revendications précis : garantie d’un salaire minimal journalier, reconnaissance des délégués désignés par les seuls salariés, suppression des heures supplémentaires et semaine de 40 heures. Là encore, il faut noter que ces revendications anticipent sur les accords Matignon, mais que ni les délégués ouvriers, ni les 40 heures, n’étaient inscrits dans le verbeux programme du Front populaire. Les grévistes annoncent qu’ils ne quitteront les ateliers qu’après satisfaction de leurs demandes. Le même jour les salariés des établissements Lavalette (pièces automobiles) à Saint-Ouen votent également la grève et 300 ouvriers passent la nuit dans les ateliers.  A Levallois, les 2000 ouvriers de chez Hotchkiss remportent une victoire éclatante après une seule journée de grève avec occupation. A 21 heures les grévistes évacuent l’usine en chantant l’Internationale. La direction a en effet cédé sur tous les points : réintégration des ouvriers licenciés, reconnaissance des délégués ouvriers, garantie d’un salaire minimal horaire, promesse de congés payés, suppression des heures supplémentaires et paiement des heures de grève ! Danos et Gibelin, militants trotskistes et historiens pionniers du Front populaire, commentent : « Il est difficile d’imaginer si les ouvriers de l’usine Hotchkiss, que nous retrouverons plus tard à la pointe du combat, ont exactement mesuré la portée de l’accord qu’ils ont ratifié dans l’enthousiasme et qui est la première ébauche de ce que seront les accords Matignon et la convention collective de la métallurgie  ».
Les événements se précipitent encore le 28 mai au matin lorsque les 35.000 ouvriers de chez Renault – plus importante usine métallurgique de la région parisienne – cessent le travail. La nouvelle entraine immédiatement la contagion à toute la métallurgie parisienne : Farman, Fiat, Citroën, Gnome-et-Rhône, Talbot, Brandt, Chausson… Le 29 mai près de 100.000 métallos sont en grève et occupent leurs usines dans un ordre parfait. Le Temps, « l’organe principal de la bourgeoisie impérialiste française » , dénonce une insupportable atteinte à la propriété privée et, loin d’être rassuré par l’ordre qui règne dans les usines, y voit au contraire une circonstance aggravante : « le maintien de l’ordre à l’intérieur des usines ne change rien à l’affaire ; cela ne peut que souligner davantage l’absence de spontanéité dans la violation de la loi et son caractère concerté  ». L’Union des Industries Métallurgiques et Mécaniques (UIMM, épine dorsale du patronat français) fait alors savoir qu’elle est prête à entamer des discussions – qu’elle avait jusqu’ici toujours refusées – sur la convention collective de la métallurgie « dès que les usines seront évacuées ou le travail repris ». Les délégués du syndicat, accompagnés du dirigeant communiste Jacques Duclos, acceptent ce marché de dupes. En conséquence, la CGT appelle à la reprise du travail chez Renault dès le 29 mai « sur la base d’un médiocre compromis : relèvement des plus bas salaires de 3,25% à 3,50%. L’Humanité parle de “sortie dans l’enthousiasme”, et Le Populaire [journal de la SFIO] stigmatise “quelques exaltés qui, dans l’île Seguin, semblaient douter de la victoire”.  » Le 30 mai la tendance est à la reprise du travail, même si « dans la plupart des usines, les ouvriers désavouent leurs délégués » dénonçant la « duperie » consistant « à abandonner les usines avant que dans chacune d’elles un contrat conforme à leurs revendications soit signé par la direction  ». Le lendemain, 31 mai, l’UIMM triomphe : « La détente (…) s’est encore accentuée ce matin. ll est permis de penser que les ouvriers qui sont encore en grève abandonneront la lutte dans le courant de l’après-midi. » On ne compte plus que 10 000 grévistes le 1er juin. La « détente » est telle que, le même jour, le congrès de la SFIO juge opportun de voter, unanimement, une motion de solidarité avec les grévistes, décidément plus sympathiques lorsqu’ils sont sur le point d’être défaits. Les dirigeants socialistes ne vont pas tarder à le regretter.
 

 

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