MOLCER 12-Rémy Janneau-Trop souvent résumée au culte du Grand Timonier et à des adolescents brandissant frénétiquement le Petit livre rouge, la Révolution culturelle fut en réalité un événement de première importance obéissant à des dynamiques sociales et politiques complexes.

 

Deux lignes pour un parti unique 

Le Grand Bond en avant qui devait, selon Mao Zedong, propulser la Chine vers un avenir « communiste » radieux laisse le pays exsangue et les sommets du Parti communiste (PCC) profondément divisés. Une lutte sourde oppose le Triumvirat Liu Shaoqi/Deng Xiaoping/Peng Zhen qui, à partir de 1961, conduit le « réajustement » (stimulation de la productivité par des primes, restitution des lopins individuels, rétablissement du marché libre) à Mao et aux partisans de la poursuite d’une politique volontariste dans la continuité du Grand bond. En janvier 62, devant 7000 cadres, Liu Shaoqi accuse : la catastrophe n’est pas due, contrairement à la version officielle, à des catastrophes naturelles mais, pour 70%, à des « erreurs humaines ». Mao consent une autocritique et plaide l’incompétence en matière d’économie ! Si sa « pensée » reste une référence obligée pour le peuple chinois, elle n’est manifestement plus, pour beaucoup de cadres, une boussole « infaillible ».

Loin d’être mis à l’écart comme l’ont parfois soutenu certains commentateurs occidentaux, le « Grand timonier » continue néanmoins à incarner l’État et s’il a abandonné la présidence de la république à Liu Shaoqi, il demeure président du Parti et peut compter sur une aile de l’appareil. Il est le chef d’une armée de plus en plus politisée, à son profit, par le fidèle Lin Biao. Dans un contexte marqué par le conflit sino-soviétique, la guerre sino-indienne de 1962 et l’intervention américaine au Vietnam, c’est toujours lui qui conduit la politique internationale. De plus, les accusations de « factionnalisme » ou de « révisionnisme », lourdes de menaces comme dans tout système de type stalinien, tiennent en respect les plus audacieux. Au besoin, il brandit la menace d’une « mobilisation des masses ». Ainsi lors du plénum de juillet-août 1959 : « Si vous ne me suivez pas, je soulèverai une armée rouge ».

Les désaccords s’expriment donc, en règle générale, sur « le ton d’humilité confucéenne requise  mais, à tous les niveaux, les cadres traînent les pieds, retardent la publication de tout projet visant à relancer la collectivisation, tronquent ou révisent les textes… Mao, quant à lui, médite le sort de Khrouchtchev, renversé par ses collègues en octobre 1964, et prépare une controffensive contre cette « nouvelle bourgeoisie » qu’il accuse de vouloir rétablir le capitalisme.

Les « 50 jours » de Pékin

Jusqu’en 1965, ces oppositions ne transpirent qu’au travers de débats culturels. Dans La destitution de Hai Rui, l’historien Wu Han transpose à l’époque des Ming le limogeage du maréchal Peng Dehuai, coupable d’avoir critiqué certains aspects du Grand bond. Dans une Chronique du village des trois, série d’historiettes satiriques, il raille, de manière à peine voilée, les attitudes et les tics de langage du « Grand Timonier ». Sur la rive opposée, l’Opéra de Pékin exalte les valeurs prolétariennes et révolutionnaires. Chaque œuvre suscite des débats strictement cantonnés – en apparence - au domaine littéraire et historique. En revanche, dans les universités, les débats sur la pédagogie prennent un caractère de plus en plus politique.

C’est sur ce terrain « culturel » que Mao va lancer sa « révolution ». Le 10 novembre 1965, son futur gendre Yao Wenyuan, critique de son état, éreinte la pièce de Wu Han. Cette contre-offensive du clan Mao, retardé  par les réticences de l’appareil (Wu Han, maire-adjoint de Pékin est protégé par Peng Zhen, membre influent du Politburo/BP) est retenue par les historiens comme le début de la Révolution culturelle....

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